LE LIVRE NUMERIQUE EN BIBLIOTHEQUE: ENCORE DES OBSTACLES

Étude sur l’offre commerciale de livres numériques à destination des bibliothèques de lecture publique. Rapport final – mars 2013. Étude réalisée pour le Ministère de la Culture et de la communication. Direction générale des médias et des industries culturelles. Service du livre et de la lecture.

Synthèse

1) Des offres de prêt numérique peu développées en Europe

Les offres de livres numériques en bibliothèque de lecture publique se sont développées selon différents modèles selon les pays considérés, sous l’impulsion directe des éditeurs ou, plus souvent, de prestataires tiers. Un constat peut néanmoins être fait au niveau européen : les offres sont peu développées (en termes de profondeur de catalogue et/ou de nombre de bibliothèques proposant un service de livres numériques) si bien qu’il convient de nuancer fortement la question d’un éventuel “retard français”.

L’exemple des États-Unis, fréquemment cité en référence, doit lui-même être relativisé : si l’offre est numériquement abondante, elle n’intègre pas la totalité des nouveautés publiées. Surtout, les relations commerciales entre éditeurs et bibliothèques n’y sont pas stabilisées ; il n’existe donc pas non plus de “modèle américain”. Néanmoins, cet exemple témoigne de l’existence d’une demande chez les usagers des bibliothèques américaines pour une offre simple d’accès, au catalogue étendu… et gratuite.

2) De nombreux facteurs de blocage en France

La situation en France se caractérise par un nombre assez faible de bibliothèques offrant un service de prêt numérique, un nombre de titres numériques relativement abondant et un nombre plutôt élevé de plates-formes. Plusieurs facteurs freinent le développement des services, dont l’absence des nouveautés, la difficulté à intégrer les solutions techniques pour créer une “expérience” satisfaisante pour l’usager, les limites budgétaires des bibliothèques et l’intégration du livre numérique dans leurs activités.

Pour les éditeurs, le livre numérique peut remettre en question les équilibres qui s’étaient créés dans le domaine du livre papier : parce qu’il supprime l’obligation pour un usager de se déplacer et rend potentiellement illimité le nombre de prêts simultanés, ainsi que par la longue durée de vie des fichiers (qui peut être limitée par l’obsolescence des formats et l’évolution des normes), le numérique est, aux yeux des éditeurs, susceptible de renforcer l’attractivité de l’offre des bibliothèques et de mettre en danger leur modèle commercial. Mais, à l’exception du cas suédois, très spécifique, il est difficile d’établir que le développement d’une offre de livres numériques ait eu un impact direct sur le développement du marché commercial. Il est également possible qu’un modèle de “location commerciale” vienne concurrencer l’offre de prêt des bibliothèques.

Les libraires, qui sont les partenaires naturels des bibliothèques de lecture publique pour leurs acquisitions, courent le risque d’être exclus des marchés d’acquisition si celles-ci traitent directement avec des plates-formes.

Enfin, les plates- formes de distribution vers les bibliothèques jouent un rôle central dans le déploiement des offres de prêt numérique : elles fournissent en effet à la fois l’accès aux livres et une prestation technique qui facilite la mise en œuvre du service par la bibliothèque, ce qui rend plus difficile le changement de prestataire.

3) Définir un cadre commun

Alors que les usages émergent lentement, tenter de figer les règles des relations entre éditeurs et bibliothèques paraît prématuré et probablement vain. Pour autant, le statu-quo paraît difficile. L’exemple de la migration vers le numérique des bibliothèques universitaires semble en effet se traduire par une situation qui n’est ni satisfaisante pour les bibliothèques (renchérissement des coûts, perte de maitrise des catalogues) ni sans doute pour les éditeurs français. On peut d’autre part estimer que la complexité des offres actuelles n’est positive ni pour l’image des bibliothèques, ni pour celle du livre numérique en général.

Il est dès lors souhaitable qu’un cadre commun rassemble bibliothèques de lecture publique et éditeurs pour la construction d’une offre numérique. Ce cadre commun doit, selon l’IDATE, prendre en compte un certain nombre de conditions minimales, qui sont autant de zones de compromis entre bibliothèques et éditeurs :

  • le téléchargement avec DRM, sous réserve que ceux- ci ne soient pas trop contraignants pour les usagers, constitue la voie moyenne entre la consultation en ligne, qui peut être pénalisante pour l’usager, et l’absence de DRM, qui, sans entrer dans des spéculations sur le piratage, créerait une disparité forte entre les offres directement accessibles au grand public et celles distribuées via les bibliothèques. Ce modèle du téléchargement semble particulièrement pertinent pour les œuvres de fiction. D’autres types d’ouvrages (vie pratique par exemple) peuvent en revanche s’accommoder plus facilement d’une lecture en ligne – on peut même estimer qu’ils « convergent » avec les services en ligne.
  • Constituer un fonds homogène de titres numériques, compréhensible par les usagers est indispensable. La disponibilité des titres récents contribue bien entendu directement à l’attractivité d’un tel fonds. Pour autant, la possibilité pour les éditeurs de gérer une “fenêtre” entre la sortie dans le circuit commercial et celle en bibliothèque peut constituer là encore une voie moyenne.
  • Les modèles économiques ne nous semblent pas, à ce stade de développement du marché, devoir être “normalisés”, alors que les usages sont naissants. Il ne nous semble pas anormal que, compte tenu de la durée de vie des fichiers numériques, les licences puissent être soit limitées soit plus onéreuses que les tarifs pratiqués pour le livre imprimé. Mais il serait souhaitable que les différentes options existent pour chaque livre numérique proposé aux bibliothèques, pour permettre à celles-ci d’arbitrer en fonction de leur stratégie d’acquisition.
  • L’acquisition de licences groupées par plusieurs bibliothèques devrait être possible, notamment pour les petites bibliothèques (via les bibliothèques départementales de prêt par exemple, plusieurs BDP ayant déjà développé ce type de services) ou encore les bibliothèques des communautés d’agglomération.
  • Les libraires devraient être systématiquement distributeurs (non exclusifs) des offres des éditeurs à destination des bibliothèques.
  • La pérennité des licences perpétuelles ne devrait pas pouvoir être remise en cause par un changement de plate-forme technique. Il nous semble ainsi que devraient être distingués dans les contrats liant plates-formes et bibliothèques ce qui relève des prestations techniques, d’une part, de ce qui relève de l’acquisition de licences, d’autre part.
  • Enfin, les données statistiques relatives aux usages du livre numérique en bibliothèque devraient être partagées entre éditeurs et bibliothèques pour développer une analyse commune de ces usages.

4) Quelques pistes à explorer

Quelques pistes de réflexion nous semblent pouvoir contribuer à structurer une offre de prêt numérique par les bibliothèques :

  • Subordonner l’attribution des aides à la numérisation à l’intégration des ouvrages numérisés dans des offres destinées aux bibliothèques ;
  • Définir des stratégies d’acquisition “livres numériques” dans les bibliothèques ;
  • Réaliser des économies d’échelle en mutualisant les services de prêt numérique des petites bibliothèques ;
  • Intégrer le livre numérique dans la question générale de la rénovation des SIGB des bibliothèques ;
  • Définir des modèles d’offres types entre bibliothèques et éditeurs ;
  • Clarifier les relations contractuelles entre plates-formes et bibliothèques ;
  • Expérimenter en vraie grandeur sur des offres réelles.
Advertisements
Cet article, publié dans Le livre numérique, est tagué , , , , , , . Ajoutez ce permalien à vos favoris.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s